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Crypto

Ce qu'un registre public ne dira pas d'un paiement en stablecoin

Publié le 18 juin 2026  ·  9 minutes de lecture

En 2025, les stablecoins ont porté 84 % des volumes illicites recensés sur les chaînes publiques, et chacun de ces transferts demeure consultable par n'importe qui. Cette conjonction éclaire beaucoup moins le travail d'enquête que ne le supposent la plupart des comités de conformité.

Deux chiffres publiés à six semaines d'intervalle au début de 2026 ont davantage orienté les discussions de conseil sur l'exposition aux crypto-actifs que n'importe quel texte réglementaire de la même période. Chainalysis évalue les entrées illicites de 2025 à 154 milliards de dollars au minimum et attribue aux stablecoins 84 % des volumes de transactions illicites. TRM Labs, à partir de ses propres données d'attribution, aboutit à 158 milliards et 86 %. Le raisonnement qui suit en comité est expéditif. Les jetons en dollar seraient devenus l'instrument de blanchiment de la décennie et, le registre étant ouvert, l'analyse de chaîne permettrait de voir le problème. La première proposition se défend. La seconde explique pourquoi des établissements des marchés émergents dépensent aujourd'hui leur budget au mauvais endroit.

Ma thèse tient en peu de mots. Un registre public ne rend pas l'enquête plus facile : il en déplace la difficulté. Le coût d'obtention du chemin emprunté par la valeur s'effondre presque à zéro. Celui qui consiste à nommer les personnes situées aux deux extrémités de ce chemin demeure intact. L'établissement qui achète un outil de filtrage d'adresses et l'inscrit à son dispositif comme une couverture a acquis la moitié bon marché du travail, sans toujours s'en apercevoir.

Traçabilité et attribution : deux prestations facturées ensemble

Une réquisition adressée à une banque correspondante produit un document à la fois probant et lacunaire : un titulaire de compte nommément désigné, un motif de paiement déclaré, un ou deux intermédiaires, et rien sur ce qui a précédé l'arrivée des fonds ni sur ce qui a suivi leur départ, sauf à écrire à un autre établissement et à patienter. L'identité est attachée au dossier dès l'origine ; le trajet reste masqué tant que personne ne consent à le révéler.

Le registre public inverse exactement ce rapport. Le trajet est complet, lisible dans les deux sens, sur toute l'histoire de chacune des adresses concernées, et accessible sans autorisation de quiconque. Ce qui manque, c'est l'identité. Une adresse est un pseudonyme, et tout ce qui transforme un pseudonyme en personne relève d'une inférence construite au-dessus du registre, non d'une lecture du registre.

Le point de friction se situe dans l'usage des scores. Un score signale qu'un élément de l'historique d'une adresse rejoint un agrégat étiqueté par quelqu'un. Il ne dit ni à quelle distance, ni au terme de combien de sauts intermédiaires, ni quelle part de la valeur présentée se trouve réellement concernée, ni à quand remonte la vérification de l'étiquette. Deux fournisseurs divergent sur une même adresse parce qu'ils ne disposent pas des mêmes jeux d'attribution et n'appliquent pas les mêmes règles de propagation du risque. Chainalysis a consacré les mois de juin et juillet 2026 à publier des textes sur ce que signifie la qualité des données en analyse de chaîne et sur le peu de valeur du nombre d'agrégats comme indicateur. Lorsqu'un secteur négocie encore publiquement l'étalon selon lequel ses propres résultats devraient être jugés, un responsable de la conformité aurait tort de traiter l'un de ses chiffres comme un constat.

Le regroupement d'adresses relève de l'inférence, et son échec ne se signale pas

L'outil de base de l'analyse héritée de Bitcoin est l'heuristique de propriété commune des entrées : si plusieurs adresses signent les entrées d'une même transaction, on suppose qu'une seule partie les contrôle. S'y ajoutent les heuristiques de détection de l'adresse de monnaie rendue. Ce sont des hypothèses sur le comportement des logiciels de portefeuille, non des faits de propriété, et elles échouent. Malte Möser et Arvind Narayanan, à Financial Cryptography en 2022, ont constitué un jeu de référence de transactions dont la monnaie rendue était connue et montré qu'une application naïve de ces heuristiques provoque un effondrement des agrégats : des entités distinctes fusionnent jusqu'à ce qu'un unique super-agrégat absorbe 133,1 millions de transactions. Rien dans le résultat ne le signale. Le graphe conserve la même allure. La réponse est fausse, avec l'assurance visuelle d'une réponse juste.

Le travail sur stablecoins mobilise rarement ces heuristiques, ce qui aggrave la situation plutôt que de l'améliorer. USDT et USDC sur Ethereum, Tron et Solana reposent sur des registres à comptes, sans monnaie rendue ni transaction multi-entrées sur laquelle regrouper. L'attribution s'appuie alors sur la réutilisation des adresses de dépôt chez les plateformes, sur l'origine du financement des frais de réseau, sur la chronologie, sur des montants qui coïncident avec des factures, et sur du renseignement hors chaîne dont l'analyste ne dispose pas nécessairement. Ajoutez les chaînes d'épluchage, les mélangeurs, les pools de confidentialité et les ponts. Elliptic recensait au milieu de 2025 quelque 21,8 milliards de dollars blanchis via des plateformes décentralisées, des ponts et des services d'échange sans vérification d'identité, près du triple du chiffre de 2023, et relevait que, dans son échantillon d'enquêtes comportant plus de trois agrégats, plus du tiers traversait plus de trois chaînes et une sur cinq plus de dix.

Tout s'interrompt à l'entrée en conservation

Le traçage se poursuit jusqu'au moment où la valeur atteint un acteur qui la détient pour le compte de tiers, et il s'arrête là. Les dépôts effectués sur une plateforme conservatrice entrent dans une comptabilité interne qu'aucun observateur extérieur ne lit, et ce qui ressort de la plateforme n'entretient aucun rapport fiable avec ce qui y est entré. La continuité devient alors une question juridique : ressort de la plateforme, qualité de ses archives, disposition à répondre. Le GAFI indiquait en juin 2025 que 3,8 % seulement des 1,46 milliard de dollars dérobés à Bybit avaient été recouvrés, ce qui donne la mesure de ce que vaut un trajet visible une fois la conservation intervenue.

Deux intermédiaires méritent, sur les corridors africains, une attention qu'ils ne reçoivent pas. Les courtiers de gré à gré convertissent les stablecoins en monnaie locale au taux parallèle, souvent par comptes bancaires personnels et portefeuilles de monnaie mobile, et constituent fréquemment la véritable contrepartie derrière un client qui présente un virement entrant comme une aide familiale. Les services imbriqués opèrent à l'intérieur de la structure de comptes d'une plateforme plus grande : leur trafic apparaît sur la chaîne comme celui de la plateforme hôte et reste invisible tant que personne ne rapproche les écritures internes. Ni les uns ni les autres ne remontent sous forme d'adresse signalée.

Les émetteurs centralisés offrent en revanche ce qu'aucun rail bancaire ne procure, un interrupteur. Tether a inscrit 4 163 adresses USDT sur liste noire au cours de 2025 et gelé environ 1,26 milliard de dollars sur Ethereum et Tron. La capacité est réelle et elle se limite d'elle-même, car un émetteur capable de geler est un émetteur que les utilisateurs finiront par contourner. La mise à jour du GAFI de juillet 2026 mentionne un conglomérat de services financiers lié à des réseaux criminels qui développe son propre stablecoin, conçu pour résister au gel et à la saisie. Mieux vaut anticiper l'affaiblissement progressif de ce levier.

La règle du voyage figure dans les textes, rarement dans les contrôles

Le GAFI a publié sa septième mise à jour ciblée le 16 juillet 2026. Quatre-vingt-onze juridictions sur les 109 interrogées, soit 83 %, disposent désormais d'une législation transposant la règle du voyage, contre 73 % un an plus tôt, onze autres déclarant une mise en œuvre en cours. Le même exercice constate qu'environ la moitié des juridictions dotées du texte n'a procédé à aucune inspection ni engagé la moindre action de sanction à ce titre. Une loi sans supervision produit des champs donneur d'ordre et bénéficiaire techniquement transmis et pratiquement invérifiés.

Les établissements européens travaillent sous un texte plus exigeant. Le règlement (UE) 2023/1113 s'applique à tout transfert de crypto-actifs exécuté par un prestataire, sans seuil de minimis, et impose la vérification de la propriété ou du contrôle des portefeuilles auto-hébergés au-delà de 1 000 euros. Cette asymétrie constitue la difficulté opérationnelle sur un corridor gabonais ou nigérian. L'établissement estonien ou français situé à une extrémité est intégralement tenu. La contrepartie située à l'autre peut être offshore, non agréée, imbriquée dans une autre plateforme, ou supervisée par une autorité qui n'a jamais contrôlé personne. Les commentaires du GAFI reviennent cette année sur les prestataires offshore comme sur la faille non résolue, et les régimes d'interdiction ne font pas mieux, puisqu'une juridiction qui prohibe ces services doit encore savoir les détecter.

Ce qu'une direction de la conformité peut changer dès lundi

Ces corridors ne sont pas marginaux. L'Afrique subsaharienne a reçu plus de 205 milliards de dollars de valeur en chaîne entre juillet 2024 et juin 2025, en hausse d'environ 52 % sur un an, dont 92,1 milliards pour le seul Nigeria. Chainalysis observe par ailleurs des transferts réguliers de plusieurs millions de dollars en stablecoins adossés à des flux commerciaux entre l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie, dans l'énergie et les paiements marchands plutôt que dans la spéculation. Le document départemental du FMI de 2025 situe les détentions de stablecoins en Afrique et au Moyen-Orient à 1,5 % des dépôts totaux en 2024, contre un niveau proche de zéro en 2020, quand les dépôts en devises en représentent environ 20 %. Rien de tout cela ne s'inversera parce qu'un outil aura signalé une adresse.

Voici donc le changement qui vaut la peine, et il coûte moins cher qu'une licence supplémentaire. Cessez de noter des adresses, notez des points de sortie. Pour chaque client dont l'activité en stablecoins se termine chez un prestataire, consignez lequel, dans quelle juridiction, sous quel agrément, et si ce prestataire a déjà répondu à une demande d'information émanant de votre établissement ou de votre superviseur. Actualisez ce registre chaque trimestre et laissez-le déterminer la notation du client, non l'inverse. Une adresse est un pseudonyme que l'on ne peut assigner. Une plateforme installée à Lagos, à Dubaï ou à Tallinn est une personne morale dotée d'un régulateur, d'un compte bancaire et d'une réputation, et c'est le seul point du corridor où votre demande peut contraindre à une réponse. Constituez le dossier autour de la contrepartie que vous pouvez réellement atteindre.

Sources

Chainalysis, 2026 Crypto Crime Report, janvier 2026. TRM Labs, 2026 Crypto Crime Report, janvier 2026. GAFI, Targeted Update on Implementation of the FATF Standards on Virtual Assets and VASPs, sixième mise à jour juin 2025 et septième mise à jour juillet 2026. Elliptic, The State of Cross-Chain Crime 2025, juillet 2025. Malte Möser et Arvind Narayanan, Resurrecting Address Clustering in Bitcoin, Financial Cryptography and Data Security, 2022. Fonds monétaire international, Understanding Stablecoins, document départemental, 2025. Chainalysis, 2025 Geography of Cryptocurrency Report, septembre 2025. BlockSec, USDT Blacklisting in 2025, février 2026.

Carmagnole OÜ  ·  18 juin 2026
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